C'est devenu un lieu commun : la fiction radiophonique ne va pas bien, c'est le moins qu'on puisse dire. En témoignent malgré eux les “2 voix 5 minutes” quotidiennes des Passagers de la Nuit ou le Vaisseau spécial d'Arte Radio parmi d'autres tentatives ~ louables, certes ~ où encore trop souvent le ton reste scotché au texte, le rythme est poussif, l'action ennuyeuse, pas crédible pour un sou. À croire qu'on n'a plus eu d'idées depuis François Pérusse et ses Deux minutes du peuple plutôt ignorées dans le milieu de la création radiophonique et qu'on ferait bien d'écouter plus souvent.

Pour ce qui nous intéresse aujourd'hui, Personnologue ne fait pas autant dans la gaudriole. On y tremble autant qu'on rit. Les huit personnages qui donnent leur nom aux huit épisodes/monologues (nous publions un extrait de Laurent Maïs, interprété par Vincent Tholomé), pourraient être vous, pourraient être moi, ont grandi au sein du même biotope que vous et moi, mais pour un oui pour un non, un beau jour, ont sensiblement dérapé. À partir d'un tissu déjà usé par d'autres avant lui, l'auteur tente une broderie de fiction qu'il emmène, par de constants allers-retours, tantôt vers l'absurde, tantôt vers le mystique, tantôt vers la trivialité du quotidien et nos mythes contemporains : la télévision, le sport de haut niveau, l'amour, le terrorisme, etc.

Grandi en Alsace, passé par les Beaux-Arts à Genève et une école de cinéma à Bruxelles où il réside depuis sept ans, Sebastian Dicenaire est un homme de l'écrit, qui n'hésite pas à se frotter à l'espace acoustique lors de lectures publiques ou des performances, en solo ou avec d'autres écrivains et poètes sonores. En tant que concepteur et auteur, il a signé en 2005 la série Bru(i)xelles sur Silence Radio, où l'on trouve déjà cette expérimentation sur le corps et la parole en proie au réel, plus finement mise à l'œuvre dans Personnologue.

Qu'écoutes-tu à la radio et comment es-tu venu à en faire ?

Je n'ai pas la télé, c'est la radio qui me sert de principal lien médiatique avec le monde et je l’écoute énormément, mais assez peu de création. Mon émission préférée, c'est Rendez-vous avec X sur France Inter !

Mon premier lien fort avec la radio, c'était chez mon oncle et ma tante en vacances à la campagne : dans leur grande maison ouverte à tout vent, il y avait dans chaque pièce une radio branchée sur France Cu'. Personne n'écoutait vraiment les émissions, je crois, mais ça faisait une présence. Gamin, j’entrais dans une pièce vide de la maison et j’entendais une voix qui me parlait très sérieusement de Lacan ou de je-ne-sais-quoi d'autre. Je n'y comprenais rien, mais je sentais qu'il y avait “quelque chose” derrière cette voix, que ce n'était pas une voix comme une autre, qu'il y avait là un mystère, à résoudre, un jour...

Quand j'étais ado sur Strasbourg, il y avait une radio génialissime, Tomahawk. Ils passaient Dominique A, Jeff Buckley ou Beck... À l'époque ils étaient les seuls à le faire avec Bernard Lenoir sur Inter. Mais le CSA a dû les virer pour mettre Europe 1 à la place ou quelque chose comme ça. Je me souviens très bien des derniers instants de la radio, je devais être au bord des larmes en écoutant l'animateur rendre l'antenne pour la dernière fois. C'est très triste d'assister à la mort d'une radio en direct, c'est presque un organisme qui meurt je trouve. Une radio, c'est quelque chose de magique et de vivant, qui nous dépasse...

En 2007, tu publiais Personnologue aux éditions Le Clou dans le Fer (voir leur site pour une présentation, une critique et des extraits audio de lecture). Aujourd'hui, tu l'adaptes pour la radio. Ce texte portait-il en lui un devenir radiophonique dès le début ?

Le texte portait dès le départ un devenir sonore, oral : il s'agit de parole avant tout, de paroles de gens un peu paumés. Le premier texte du bouquin a été écrit après une rencontre “réelle” dans la rue : j'étais tellement marqué par la parole de cette personne que je l'ai transcrite et l'ai laissée parler en moi après coup. Les autres textes ont été écrits ~ le plus souvent à partir de faits divers, dont j'ai gommé l'aspect dramatique pour ne garder que les détails “réels” ~ par nostalgie de cette rencontre, par nostalgie de ne pas revivre un moment de parole aussi intense dans mon quotidien.

J’avais rêvé de faire un film documentaire sur des gens qui parlent à voix haute dans la rue. Mais je me suis rendu compte qu'il y avait souvent une immense souffrance derrière ces paroles, et j’aurais été mal à l’aise de filmer ces personnes et leur voler leurs mots pour la beauté de ce qu'elles avaient à dire. Mais avec la fiction, j'étais libre de faire dire ce que je voulais à mes personnages, des personnages aussi près que possible du réel, quoique parfaitement imaginaires.

Malgré l'inspiration orale de ce bouquin et malgré ma pratique de lecture publique, je n'avais jamais vraiment réussi à lire ces textes à voix haute. C'est une amie ~ Sybille Cornet, qui a assumée la direction d'acteurs sur le projet ~ qui m'a encouragé à en faire quelque chose d’autre. J'ai commencé par lire moi-même les textes sur une bande-son basique, composée d'une ambiance très simple (une voiture qui passe, un chien qui aboie, la pluie qui tombe...) et de trois boucles musicales. Je me suis rendu compte que je pouvais aller beaucoup plus loin dans le devenir sonore de cette pièce, qu'il y avait de la place pour un vrai travail avec des interprètes, un musicien, un preneur de son, etc.

Je crois que c'était important aussi que je “lâche” quelque chose, qu'il y ait de vraies voix, autres que la mienne, sur ces paroles qui avaient besoin d'être prononcées, sinon ça n'aurait pas vraiment été des paroles.

En tant qu'auteur quand on adapte soi-même son texte, après quoi court-on et qu'est-on prêt à lâcher ?

Heureusement pour moi, avant d’adapter le texte, j'avais de la radio une certaine expérience ~ un certain amour, je devrais dire. J'avais pas mal fréquenté l'Atelier de Création Sonore Radiophonique, à Bruxelles, où j'avais été très fort sensibilisé aux enjeux propres à la radio ~ un art spécifique, différent de la musique, du cinéma, de la littérature, de la performance, ou même de l'art sonore de certains plasticiens. En même temps, autant je pouvais être touché par des essais, des documentaires ou des créations radiophoniques très musicales, autant la fiction me laissait sur ma faim. Je me suis dis qu’il y avait quelque chose à faire, là. C'était mon petit défi personnel : faire une fiction qu'on puisse suivre, sans tomber dans la dramatique radio de papa...

Du coup, mon objectif n'était plus : faire passer mon texte sous une forme radiophonique. Mais : faire une fiction radio qui tienne la route, en utilisant mon texte comme matière. Ça offre une énorme liberté, puisqu'on n'est plus tenu de respecter le texte à la lettre. Et en même temps ça offre un grand confort, puisqu'on a toujours le texte comme soutien, comme architecture, comme matériau où puiser. Donc j'étais prêt à tout sacrifier, sauf l'essentiel : l'esprit du texte et des personnages, et l'envie d'en faire une “vraie” création radio, pas juste une lecture du texte en studio avec quelques bruitages derrière.

Quelles parts de la réalisation as-tu déléguées à ton équipe et qu'as-tu gardé pour toi ?

Au début, je voulais tout faire tout seul, je crois ! C'est mon habitude d'écrivain : être seul maître à bord, tout contrôler de A à Z... Mais j'ai très vite pris la décision inverse : déléguer un maximum, au niveau production, prise de son, direction d'acteurs, etc. Partout où je pouvais ne pas être seul, j'ai essayé d'être en dialogue avec quelqu'un. Même au stade de la réécriture du texte, ma directrice d'acteurs m'a aidé, m'a fait des retours. Ce qui est génial quand tu travailles entouré comme ça, c'est que tu sais tout de suite quelle est la “bonne” solution. C'est aussi simple que de ne pas faire entrer l'objet “cube” dans la case “triangle”. En fait, j'ai l'impression d'avoir pas mal laissé faire mon équipe, juste de les avoir rappelés à l'ordre quand ils allaient dans la mauvaise direction. À la fin, ils avaient tellement bien intégré cette direction, que c’est eux qui me rappelaient à l'ordre quand je m'éloignais du projet !

Ce qui était très agréable aussi, c’était de pouvoir bosser avec des gens qui n’étaient pas seulement des “techniciens” : Christophe, l'ingé-son, est aussi musicien et réalisateur radio ; Sybille, la directrce d’acteurs, est auteur et metteur en scène ; parmi les interprètes, il y a un poète, un slameur, un cinéaste... Toutes ces personnes se sont emparées du projet à leur niveau, ont mis leur part créative à contribution, y ont projeté leur sensibilité.

Malgré les apparences, j'ai l'impression d'être resté très proche du texte, du moins de son esprit. C'est vrai que si on y regarde de près, on voit que tout un tas de choses ont été abandonnées dans la version radio. Mais les idées fortes restent, il me semble, comme dans le cas de Laurent Maïs : la télé, l'amour, la ”vision”... Le texte de base est étrange. Je l'avais voulu ouvert, proliférant, indécidable... mais en même temps, cet indécidable était frustrant. L'impression que le texte n'était pas arrêté. D'une certaine façon, réaliser cette version radio a été une façon d'arrêter le texte... comme on arrêterait un processus chimique proliférant. Maintenant, je peux enfin passer à autre chose, ouf !

Ci-dessus : Personnologue, le livre. Dernière page de Laurent Maïs et première page de Catherine Benoît (cliquez pour agrandir).
Ci-dessous : Personnologue, la fiction radio. Extrait de Laurent Maïs.

Les “héros” de Personnologue semblent parfois réels. Comment arrive-t-on à ce degré d'incarnation si rare à la radio ?

J'avoue que ça a quand même été une de mes grandes préoccupations. Je me disais : si on réussit une bonne “incarnation” comme tu dis, on a 50 ou 60 % du travail de gagné. Au final, je ne renie aucune intonation des interprètes : on a réussi à ce qu'ils disent les choses de façon juste, ou en tout cas pas fausse, ce qui est déjà beaucoup. Je crois qu'on était tellement obsédé par cet aspect-là des choses qu'on a tout fait pour que ça marche. Ce n'était jamais facile. On essayait plus loin, autrement, jusqu'à ce que les choses s'épuisent, que la fatigue s'installe. Mais en réécoutant, on trouvait souvent des petits moments “magiques”, qu'on avait oublié, ou auxquels on n'avait pas prêté attention à l'enregistrement, qui tout à coup prenait du relief à la lumière d'une musique, d'une ambiance, d'un contexte.

Franchement, ça tient de la magie à chaque fois, je ne sais pas du tout comment ça marche. Tout le monde y a mis du sien, ça c'est sûr. Et le travail de Sybille sur “l'adresse” du texte a sûrement été essentiel, sans parler de l'implication et de la complicité des acteurs. Souvent, il faut amener les interprètes là où ils ont peur d'aller. Il faut suffisamment les mettre en confiance pour qu’ils abandonnent ces trucs du métier, assez bluffants à la première écoute, mais qui ne tiennent pas la route. Il faut réussir à les emmener dans cet “autre” endroit, là où ils seront un peu plus à fleur de peau, là où ils pourront te donner quelque chose de vraiment unique.

La radio, aussi, a besoin de cette intimité, de cette fragilité de la voix. Gueuler à la radio ne passe pas du tout, alors que ça marche très bien sur scène par exemple. C'est pour ça aussi que j'aime la radio : elle offre à la voix des registres qu'on a rarement l'occasion d'entendre au théâtre ou en performance, des registres qu'on n'entend qu'au cinéma éventuellement, ou dans la vie.

En écoutant à la suite les huit épisodes/monologues de Personnologue, on pense “concept album”. On pense aussi “chanson expérimentale” et on se dit qu'au sein de la création radiophonique vient de s'ouvrir un nouveau genre, un nouveau champ. À propos, comment “faut-il” écouter Personnologue ? D’une seule traite ou en épisodes ? Dans l’ordre ou dans le désordre ?

J'avais toujours imaginé Personnologue sous forme de pièces courtes. Le format chanson, j'y pense depuis le début. Je me disais : les gens sont capables de suivre une histoire sur 3'30, le temps d'une chanson, ils doivent donc être capable de suivre une fiction sur un temps sensiblement aussi long. Et puis à la radio, tu peux arriver quand l'émission a déjà commencé. Si elle dure 45 minutes, tu ne vas rien comprendre. L'avantage du format chanson, c'est ça : n'importe qui peut se concentrer sur 5 minutes, même s'il a autre chose à faire. C'est un bon format pour la radio, je pense. Il me semble que c'est au réalisateur de s'adapter à son media, et non au media de s'adapter au réalisateur.

Les mots “concept album” et “chanson expérimentale” veulent dire quelque chose pour moi. Très clairement, l'album Outside de David Bowie m'a beaucoup marqué à une époque, ou encore l'excellent Melody Nelson de Gainsbourg : la référence pour moi, autant en termes de narration éclatée, qu'en termes d'arrangements, de production musicale, d'écriture, de diction et de rapport au micro.

Comment faut-il écouter Personnologue ? Si justement il y a quelque chose “d'ouvert” dans la proposition d'écoute de Personnologue, ce n'est bien sûr pas pour que je la referme en en donnant un mode d'emploi définitif ! Mon souhait est que les gens (auditeurs, programmateurs, animateurs de radio...) s'en emparent et le diffusent comme ils le souhaitent. Je rêve d'entendre des Personnologues dispatchés dans le non-stop d'une petite radio indépendante, la nuit... ou entre la météo et le cours de la bourse, à midi, sur une radio commerciale... Quoi, je rêve un peu ?

~

Personnologue, écrit et réalisé par Sebastian Dicenaire. Avec Laurence Vielle, Claudio Pazienza, Fabrizio Rongione, Marine Betsel, Abd El Haq, Fabienne Laumonier, Vincent Tholomé, Thierry Raynaud. Mise en ondes : Christophe Rault. Direction d’acteurs : Sybille Cornet. Guitare électrique : Sylvain Etchegaray. Production : Atelier de Création Sonore Radiophonique.

Première diffusion : ce lundi 9 novembre à 22h dans Par Ouï-dire, sur RTBF-La Première, réécoutable pendant une semaine en podcast. Les Bruxellois pourront écouter Personnologue en avant-première et assister à une performance samedi 7 à partir de 20h30 à la Compilothèque, 50 quai des Péniches (entrée 3 euros).

E. N.

Vendredi 6 novembre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Entretiens) - Communauté : Radio
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À l'Olympe de la radio trônent toujours les mêmes. Qui sont-ils déjà ? Euh...

“Il n'y a pas de mythologie de la radio aussi forte que les mythologies du cinéma, ou que celle que se fabrique la télévision”, remarque Thomas Baumgartner. “Il y a des souvenirs individuels, peu de représentations communes, d'émissions ou de voix qu'on a l'impression d'avoir dans l'oreille sans quasiment les avoir entendues. Les exceptions : Orson Welles et la Guerre des Mondes, Antonin Artaud et Pour en finir avec le jugement de dieu, mais peu d'autres...” C'est pourquoi les Passagers de la nuit de France Culture consacrent un programme par semaine à la réhabilitation et à la réactivation d'émissions oubliées.

Justement, Welles sera évoqué par Emmanuel Laurentin ce vendredi 6 novembre parmi d'autres exemples de la potentialité de la radio à jouer avec le réel. La performance d'Artaud quant à elle fut une des premières émissions culte à avoir été scannée début septembre, juste après un démarrage très savoureux aux côtés de Robert Arnaut (Histoires possibles et impossibles, entre autres). Dans les semaines à venir on entendra José Artur, ancien producteur du Pop Club sur France Inter, puis Pierre-Arnaud de Chassy-Poulay, metteur en ondes du feuilleton d'Europe 1 Signé Furax, créé par Pierre Dac et Francis Blanche : un premier pas en-dehors de la radio d'État, avant peut-être d'aller vers l'étranger.

Mais il ne faut pas croire que cette Mythologie de poche de la radio soit un salon où l'on se repasse les anecdotes du bon vieux temps. Ce n'est pas non plus le Saint-Siège qui distribue les béatifications. Au-delà de la consécration d'individus, ce programme entreprend la construction d'un corpus de radiophonie, considérée en tant qu'expression ~ si ce n'est art ~ à part entière, et donc soumis à la définition et à la critique. C'est enfin un lieu comme il y en a peu où l'on parle du travail radiophonique, de la forme en rapport avec le fond. Ainsi vendredi dernier, le 30 octobre (programme toujours en écoute sur le site et en podcast), Jean-Marc Fombonne venait expliquer sa démarche de journaliste engagé sur le terrain social, autour de deux ACR de 1977. Le 20 novembre, Mehdi El Hadj évoquera le “travail silencieux” de réalisateur à partir d'un documentaire récent d'Irène Omélianenko.

Bien sûr, les classiques ne seront pas oubliés : “2010 sera le centenaire Pierre Schaeffer et l'année des 15 ans de la disparition de Jean Tardieu. Ce serait étonnant qu'on n'en profite pas pour évoquer le Studio d'essai pour l'un (1942-1945), le Club d'Essai pour l'autre (1946-1959)”. Parfait, M. Baumgartner, mais comme on en veut toujours plus, mettez-nous les œuvres évoquées en entier (pas seulement en extraits fatalement frustrants) et on clamera encore plus haut que la Mythologie de poche de la radio est une entreprise intelligente et précieuse, tous les vendredis à 23h sur France Culture.

E. N.

Mercredi 4 novembre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Notules) - Communauté : Radio
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Quatre décennies d'aventures sonores et toujours ce statut singuler pour l'Atelier de Création Radiophonique : vaisseau amiral de la création radio mais solitaire, sans équivalent sur les ondes ; institution dans l'institution mais en marge, comme tenue à distance ; jalousée, contestée, mais incontournable certains dimanches...

En rupture (relative) avec son passé glorieux, de plus en plus en prise avec l'art contemporain, la plus ancienne référence de France Culture reste un centre de gravité, autant par ses projets que les avis qu'elle suscite. Rencontre avec Frank Smith, l'un de ses deux producteurs, pour un quarantième anniversaire plutôt discret.  

Comment une émission de création a-t-elle pu devenir l’une des plus anciennes du paysage radiophonique ?

C’est assez miraculeux, en effet ! D’autant que nous sommes l’émission la mieux lotie en budget de France Culture ! Mais toute institution a besoin d’un laboratoire qui cherche. Non comme une caution, mais par besoin de faire bouger, de créer de la stimulation. L’autre raison de notre longévité est que certes nous sommes une cellule d’innovation, mais nous sommes ancrés dans le monde actuel, et pas dans une niche. Ce qui est prépondérant avec l’ACR, c’est le lien avec le réel, et notamment avec le documentaire, une grande tradition à France Culture.

Avec Philippe Langlois1, vous avez remplacé le producteur René Farabet en 2002 avec la mission confiée par Laure Adler de renouveler l’identité de l’ACR. Revendiquez-vous l’idée d’une rupture éditoriale ?

Oui, à l’époque, le mot d’ordre était “rupture totale”. Mais il est exact que René Farabet a été “remercié” un peu rapidement. Humainement, ça s’est mal passé. Du coup, les gens ont commencé à se méfier. Cela fait maintenant presque huit ans que j’entends dire chaque saison que l’ACR va être supprimé... Des rumeurs qui viennent d’on ne sait où... Mais pour en revenir au passé, avant notre arrivée, l’Atelier avait une posture un peu exclusivement avant-gardiste sur certaines franges, certains artistes, certains mouvements. Il y avait à l’époque des traitements très pointus sur des courants tels que la musique concrète ou le nouveau roman, qui sont allés très loin dans l’expérimentation. Mais du coup l’identité de l’ACR était close sur des choix éditoriaux assez récurrents, notamment la poésie sonore (que personnellement j’adore, puisque je viens de la poésie). Ce n’est pas un reproche, ça remplissait une mission qui devait être celle d’une époque où les radios avaient une autre dimension qu’aujourd’hui. Lors des années glorieuses de l’ACR, la radio était un média prépondérant, essentiel et massif. Les producteurs avaient plus de temps, plus de moyens, les équipes étaient renforcées. L’ACR était diffusé à une heure de grande écoute et durait parfois trois heures. L’époque évidemment n’est plus la même. Lorsque l’on est aujourd’hui hors image et hors info comme c’est notre cas, on est un peu à part. Heureusement, les radios privées ou la télé font naître par contre-coup  le besoin de se reconnecter à l’expérimentation et à l’humain.

Vous vous êtes alors résolument tournés vers les artistes et les auteurs contemporains...

Il fallait rompre, redynamiser, pour renaître. Il nous fallait être à l’affut : comment se pense un travail de création aujourd’hui ? Nous sommes à une époque où les frontières entre les champs artistiques sont de plus en plus transparentes et ténues. Ce n’est pas nouveau mais cela s’assume de plus en plus. Dans un espace de création radiophonique, toutes ces formes peuvent être conjuguées parce que le son a cette capacité à rassembler. Et c’est à nous de provoquer cette rencontre. Certes, nous travaillons toujours avec des musiciens électro-acoustiques, mais nous avons amplifié le lien avec le monde musical, la chanson, les musiques populaires, minimalistes, etc. Mais surtout nous avons ouvert du côté du design, de la chorégraphie, de l’image, des plasticiens, de l’architecture... Avec cette idée simple : quand par exemple un architecte s’empare du son, qu’est-ce que ça donne ? Actuellement, nous avons aussi des projets avec Antony and the Johnsons, Michel Gondry, Jean Echenoz. Daniel Buren est en train de revisiter pour nous de grands entretiens avec des artistes du XXe siècle comme Duchamp, Picasso, Braque, Giacometti : il choisit des extraits dans les archives de Radio France et il intervient par-dessus, commente, interfère. C’est de l’ordre de la revisite, de l’hommage, du prolongement.

Paradoxalement, le milieu de la création sonore reproche parfois à l’ACR de se tenir à l’écart, de ne pas suffisamment faire appel à lui…

Il y a sans doute des manques mais je pense que nous sommes extrêmement ouverts. Je ne crois pas que l’on soit en dehors de ce qui se passe aujourd’hui, que ce soit dans le domaine de la musique contemporaine, de la musique électro-acoustique, de la création voire des bidouillages sonores. Tous ces genres sont régulièrement présents dans notre programmation. Dans la seconde partie d’émission (la Face B), on a pendant quelques années pas mal diffusé de choses que l’on recevait par la poste ou par Internet. Mais pour nous, la création sonore pour la création sonore, c’est un champ parmi d’autres. On est pourtant très à l’affût de démarches du genre de Silence Radio, certaines d’entre elles ont pu trouver un écho dans la Face B.

Nous allons aussi travailler avec Vincent Epplay, l’archétype du créateur sonore dans sa pureté et sa radicalité. Il ne me semble donc pas que nous soyons déconnectés de l’expérimentation la plus pure. Sauf que nous faisons de la radio et pas du son. C’est tout le problème quand on s'adresse à des artistes. L’ACR n’est pas un lieu de concert pour musiciens, pas une galerie d’art pour plasticiens, pas un livre pour auteurs. Mais une émission de radio. Avec un format défini. Il faut donc savoir articuler une proposition sur une temporalité précise et qui sache s’adresser à un public. Nous sommes souvent confrontés à des travaux ou à des projets qui sont clos, sans ouverture à une audience. Des gens nous font des propositions sans même écouter ce que l’on fait.

Quels sont les modes de fabrication d’un ACR ? Tout le monde peut-il vous soumettre un projet ?

La fabrication d’un ACR obéit à un panel de méthodes propres à Radio France qui est une machine assez contraignante... Il y a beacoup de discussions avant de valider un projet. À 90 % du temps, nous contactons et passons commande. Nous produisons tout ce que nous diffusons. Tous les enregistrements sont faits sous la houlette d’un de nos trois réalisateurs (Marie-Laure Ciboulet, Lionel Quantin et Anna Szmuc) en suivant l’idée de l’auteur. Même si un créateur peut travailler de façon autonome chez lui, on lui demande quand même de travailler avec le matériel et le personnel de la radio, preneurs de sons, réalisateurs, etc. C’est aussi l’intérêt de chacun de travailler avec des pros du son, pour l’échange. Pour chaque ACR, le même réalisateur suit le projet du début à la fin et fait tout : montage, mix. L’auteur conduit le montage, mais forme un duo avec le réalisateur, qui reste une force de proposition.

Le fait qu’il y ait “seulement” trois réalisateurs, aussi doués soient-ils, ne risque-t-il pas sur la longueur de donner la même vision du son, les mêmes réflexes créatifs ?

Je suis conscient de ce risque, d’où ce turn-over : chaque saison l’équipe est renouvelée d’un tiers. Pour un réalisateur, concevoir une année d’ACR est très lourd. Chaque année, donc, l’équipe est recomposée, les objectifs redéfinis. De plus, ils savent s’effacer devant les auteurs quand les propositions sont suffisamment fortes.

Qu’estimez-vous ne pas avoir réussi jusqu’ici ?

Je regrette que l’on n’ait pas abordé l’univers de la mode, même si je suis en contact en ce moment avec Hedi Slimane. Nous pourrions aussi faire plus de direct. Ce n’est pas que l’on manque d’audace, mais un direct doit se justifier et avoir sa propre exigence. J’ai proposé à la Villa Médicis le concept d’une  radio éphémère : on s’installe dans ce lieu à la personnalité forte où il des artistes de toutes disciplines peuvent produire, écrire du texte, jouer de la musique, et nous pensons avec eux une heure vingt de programmation en direct. Cela permettrait de renouer avec l’idée de radio dans toute son excellence, dans tout son potentiel et mettre à contribution tout le monde pour créer une station éphémère. Toutes les formes traditionnelles de la radio seraient déclinées en une heure vingt. J’ai aussi un projet que j’aimerais mener avec Michel Butel, le créateur de l’Autre Journal. Je rêve d’en faire l’équivalent radiophonique, un rendez-vous régulier qui serait une revue sonore qu’on pourrait offrir à des magazines comme Vacarme.

~

Lire aussi notre article sur les 40 ans de l’Atelier de Création Radiophonique. L'ACR, c'est tous les dimanches de 23h à 0h20 sur France Culture. À suivre, entre autre choses : Sweet bird of youth, une carte blanche au styliste et photographe Hedi Slimane, le 22 novembre.

P. M.

1 Le duo Frank Smith – Philippe Langlois était complété en 2002 par Marina Babakoff, partie quelques mois après à New York.

2 Illustrations : autocollant et extrait de la fiche technique de l'ACR remix de Pierre Giner / Patrick Vidal sur la ligne 11 du métro parisien et au kiosque du Jardin du Luxembourg pour la Nuit Blanche 2009.

Samedi 31 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Entretiens) - Communauté : blog art
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C'est peut-être l'évidence même, mais lorsque nous annonçons la tenue de compétitions consacrées à l'art radiophonique ~ comme dernièrement le Prix Europa, le Prix Italia ou encore les Radiophonies ~ nous souhaitons pouvoir rendre compte des résultats, tout simplement parce que nous sommes curieux d'apprendre à connaître les œuvres primées. On peut être pour ou contre les principes de compétition et de récompense, il reste que les distinctions témoignent d'un certain goût d'aujourd'hui pour une certaine écriture. On peut lire ici (en anglais) un aperçu intéressant d'une session du jury radio au Prix Europa.

Cependant, toute la communication de ces événements souvent fastueux ne consiste qu'à fournir une liste de titres et de noms, et du son, point. Penser aux auditeurs serait pourtant rendre davantage service aux œuvres et aux auteurs. Rageant de les voir privilégier le milieu professionnel (parfois quand même le pubilc qui au eu la possibilité de venir sur place), il nous faut alors écumer le net et les sites des radios dont les œuvres proviennent pour espérer tomber sur un podcast encore en ligne ou ne serait-ce qu'un vieux stream fébrile. Nous vous proposons en lien ce que nous avons pu retrouver vite fait. Si vous avez le courage d'en dénicher d'autres, n'oubliez pas de laisser un commentaire, merci !

• Palmarès du PRIX EUROPA 2009, en catégorie documentaire :

Best European Radio Documentary of the Year 2009 : Lost in Music. The Cornel Chiriac Story / Lost in Music. Die Cornel Chiriac Story. Südwestrundfunk - SWR, ARD, Germany; by: Patrick Banush (author/director), Wolfram Wessels (commissioning editor), Daniel Seiler (sound); co-produced by BR, WDR.

Special Prix Europa Radio Documentary : Mighty Mac. Raidió Teilefís Éireann - RTÉ, Ireland; by: Michael O’Kane (author), Liam O’Brien (director/ producer/ commissioning editor), Philip Cooke (sound).

Special Commendation : Life ist not good / Das Leben ist nicht gut. Österreichischer Rundfunk - ORF, Austria; by: Isabelle Engels (author/director), Eva Roither (producer/commissioning editor), Martin Leitner (sound).

• Palmarès du PRIX EUROPA, en catégorie fiction :

Best European Radio Drama of the Year 2009 : I will tell you / Ik Zal Het U Vertellen. Erasmus Hogeschool Brussel Departement Rits, Belgium. Joris Van Damme (author/director/sound), Erasmus Hogeschool Brussel Departement Rits (commissioning editor).

Best Episode of a Radio Drama Series or Serial of the Year 2009 : Twisted Mirror / Trollspeilet 1:5. Norsk rikskringkasting - NRK, Norway; by: Tom Egeland (author), adapted by Carl Jørgen Kiønig, Else Barratt-Due (director), Nils Heyerdahl (commissioning editor), Arne Barca (sound), Nils Nordberg (producer).

Special Commendation : Lise L. Norsk rikskringkasting - NRK, Norway; by: Liv Heloe (author), Steinar Berthelsen (director), Carl Henrik Grondahl (commissioning editor), Tormod Nygaard (sound), Gjertrud Helland (producer).

• Palmarès du PRIX ITALIA 2009, en catégorie fiction :

Original radio drama : Farben. Director: Marguerite Gateau – Producer: France Culture – Script: Mathieu Bertholet - Music: Pierre Michel Sivadier - Sound: Philippe Bredin, Clotilde Thomas. [Rediffusion ce dimanche 1er novembre à 20h sur France Culture]

Adapted drama : My body in nine parts. Director: Goetz Naleppa – Producer: Ulrike Brinkmann, ARD – Script: Raymond Federman – Adapted from: Raymond Federman – My body in nine parts - Music: Art/De Fakt - Sound: Lutz Pahl, Hermann Leppich.

• Palmarès du PRIX ITALIA 2009, en catégorie documentaire :

Overall quality : Guilty or not guilty / WINna nieWINna. Director: Patrycja Gruszynska Ruman – Producer: Polskie Radio

Special prize for extraordinary originality : Lost in Music. The Cornel Chiriac Story [cf. ci-dessus]

• Palmarès du PRIX ITALIA 2009, en catégorie musique :

Work on music : The forgotten's prayer / Modlitwa zapomnianej. Director: Dorota Halasa, Katarzyna Michalak – Music: Tekla Badarzewska – Sound:Artur Giordano.

Music composed work : Creation game. Director: Jovanka Trbojevic – Producer: Heikki Valsta – Script: Jyrki Kiiskinen–- Music: Jovanka Trbojevic – Sound:James Andean – Mixing: Jukka Viiri.

• Palmarès des RADIOPHONIES 2009 :

Prix du texte : Valérie Paccaud et Crystel Di Marzo, pour Le mur de l'amour, réalisé par Ellen Ichters, Nicolas Rochat et Thierry Chatel, production Couleur 3.

Prix de la réalisation : Rodolphe Bauchau, Nicolas Rochat et Thierry Chatel, pour Meurtres en stéreo, de Stéphane Laurenceau et Philippe Congiusti, production Couleur 3.

Prix d'interprétation féminine : Khadija El Mahdi, pour son interprétation de Houria dans Sangs mêlés [extrait ici] de Laurent Leclerc.

Prix d'interprétation masculine : Vincent Kucholl, pour son interprétation de Un Homme, La Comptable, Le Journaliste Bertrand Tanplan, Monsieur Branchu, Patou, Un Représentant Du Public, Le Cuistot, Mr Trinquon, Marcel, Franck Désaley, Alexandre De La Petite Arvine, Antoine Vaguin, Kevin Jason, Hans Jürgweiter,  Jean-Pierre, dans Meurtres en stéréo de Stéphane Laurenceau et Philippe Congiusti, production de Couleur 3.

Prix Histoires courtes : Christine Van Acker et Thierry Van Roy, pour La dernière pierre [extrait ici] de Christine Van Acker, réalisation Christine Van Acker et Thierry Van Roy, production Les Grands Lunaires asbl.

Vendredi 30 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Notules) - Communauté : Radio
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Ce serait vraiment à hurler de rire si ce n'était pas à pleurer de tristesse. La Radio Numérique Terrestre (française), ce sujet nous intéresse forcément, ne serait-ce qu'en tant qu'auditeurs appelés à consommer de nouveaux récepteurs, mais aussi censés jouir d'une meilleure qualité audio (à voir !), de davantage de stations (à voir !) et de publicités associées (ça, c'est sûr). Tandis que le lancement de la RNT annoncé pour décembre à Paris, Marseille et Nice se voit encore repoussé de quatre mois, la mobilisation autour des radios associatives et des petites locales privées pour une alternative à la norme de diffusion T-DMB et la création d'un fonds de soutien spécifique grandit (trop) discrètement. Aujourd'hui, Matthieu Blaise sur son blog nous rappelle que la RNT en France, c'est une Arlésienne depuis quinze ans. Pour preuve, cette émission télé des années 90 et du bon vieux temps où l'on ne jurait que par le mul-ti-mé-dia. (Ça, c'est pour mourir de rire...)



Et pour pleurer de tristesse... lire cet article édifiant de janvier 2008 où Gilles Misslin, consultant spécialiste en radiodiffusion numérique, démonte un à un les arguments pro-T-DMB, puis l'article du Canard Enchaîné d'octobre 2008, sur le site de Radios libres en lutte. La RNT signe l'abandon programmé de la bande FM, qui est la technique la plus appropriable au citoyen lambda pour s'exprimer sur les ondes. La radio est donc appelée à revenir entre les mains de quelques spécialistes plus ou moins bien intentionnés.

Mercredi 28 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Notules) - Communauté : Radio
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Le 20 septembre dernier, France Culture diffusait Jour 54, un opéra radiophonique de Pierre Jodlowski d’après le roman 53 Jours de Georges Perec. La pièce, coproduite par l’ACR, la direction de la musique et le département des fictions de France Culture concourrait pour le Prix Italia 2009. Si le projet d’opéra radiophonique trouve son origine dans le roman inachevé de Perec, Pierre Jodlowski nous livre ce “54e jour” comme une interprétation très personnelle du texte initial. La composition complexe mêlant voix et musique électronique nous fait rapidement quitter la réalité de l’intrigue policière pour nous faire entrer dans un univers sonore qui en dit autant sur la survivance de Perec aujourd’hui ~ le slam final jongle avec les mots comme pourrait le faire l’Oulipo ~ que sur l’admiration de Jodlowski pour l’auteur. Au final, bien plus qu’une simple variation sur le texte de Perec, c’est une véritable expérience radiophonique perecquienne que nous fait vivre Jour 54, au cours de laquelle l’auditeur est à son tour invité à prolonger l’imaginaire de l’auteur.

L’Ouvroir de Radiophonie Potentielle (Ourapo), fondé au sein d'Arte Radio en 2004 par Thomas Baumgartner et Christophe Rault, est un autre héritier de cette radio perecquienne. Il emprunte à l’Oulipo le travail formel par la contrainte : des pièces radiophoniques sont créées avec une contrainte imposée à chaque étape spécifiquement radiophonique (prise de son, montage, mixage).

Jour 54 (extrait)
Opéra radiophonique de Pierre Jodlowski
Réalisation : Pierre Jodlowski, Marguerite Gateau, Patrick Lerisset
Atelier de Création Radiophonique du 20 septembre 2009

                                    
MarabOuRaPo
Idée : Alexandre Duval
Prises de son : Gil Savoy
Réalisation : Alexandre Duval et Christophe Rault
Arte Radio, mise en ligne du 12 avril 2006

Ce dimanche 25 octobre, nous aurons le plaisir de (re)découvrir un Atelier de Création Radiophonique produit par Georges Perec lui-même : Tentative de description des choses vues au carrefour de Mabillon le 19 mai 1978. Les deux soirées que l’ACR consacre à Perec sont l’occasion de parcourir brièvement l’importante œuvre radiophonique de l’auteur ; Georges Perec a en effet écrit de nombreuses pièces spécialement pour la radio, mais beaucoup d’entre elles n’existent qu’en allemand.

Perec commence son travail pour la radio allemande en 68, au même moment où naît sur France Culture l’Atelier de Création Radiophonique ; s’ensuit alors une collaboration régulière entre Perec et l’émission, son esprit d’expérimentation collant parfaitement bien avec la volonté à l’époque de Jean Tardieu et Alain Trutat d’ouvrir un lieu où inventer de nouvelles formes radiophoniques1. Perec l’écrivain trouve à la radio un nouveau terrain d’expression : “Très vite, je m’aperçus qu’une partie de mes préoccupations formelles, de mes interrogations sur la valeur, le pouvoir, les fonctions de l’écriture pouvaient trouver [à la radio] des réponses, des solutions que je ne parvenais pas à trouver dans le cadre de mes recherches purement romanesques”2.

En Allemagne, Perec pratique le hörspiel, dont la traduction française “jeu pour l’oreille” révèle le côté ludique et expérimental qui convenait parfaitement au joueur de mots de l’Oulipo : écriture à contraintes, variations sur un même thème, joutes verbales sont les composantes d’un travail radiophonique très oulipien.

Mabillon. Le 19 mai 1978. Il est dix heures moins vingt. Le temps est pluvieux. “Il y a beaucoup de choses place Saint Sulpice (...) Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites, inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qu’il se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.”3 Le 19 mai 1978, posté dans une camionnette garée au carrefour Mabillon à Paris (place Saint Sulpice à l’angle du boulevard Saint-Germain), Perec va décrire pendant près de six heures le spectacle de la rue, enregistré au Nagra par Michel Creis. Il met en œuvre à la radio un projet qu’il ne mènera pas à terme : décrire minutieusement chaque mois, pendant douze ans, deux lieux parisiens choisis pour leur importance affective. L’expérience auditive est fascinante : Perec décrit en temps réel le passage des gens, des bus, des voitures, commente les tenues, le temps qu’il fait, les coiffures, “les cocotiers sont arrivés”, “Galeries Lafayette”, “les cocotiers sont parmi nous” ; les phrases sont ponctuées par le passage du feu au rouge, le rythme s’établit au gré de la circulation, il accélère aux heures de pointe et ralentit quand la rue s’apaise. Perec réussit à hypnotiser l’auditeur. L’auteur exploite la dimension immédiate, vivante du direct radio. La poésie se moule parfaitement dans les contraintes temporelles de la communication radiophonique. Des six heures initiales, l’ACR n’en a gardé que deux, auxquelles se mêle la lecture par la voix enjouée de Claude Piéplu de l’inventaire de tous les “manteaux rouges”, “2 CV vert pomme” et “bus 95” passés ce jour-là.

Pour Perec, la radio était une véritable écriture du son et de la voix. Dimanche 25 octobre à 23h, c’est une autre radio que vous entendrez sur France Culture, une radio qui par l’imaginaire vous plongera dans l’infra-ordinaire sonore et poétique.

Poursuite de Perec et la radio sur le net :
    • un article de 1997 d’Hans Hartje, Georges Perec et le “neues horspiel” allemand
    • le site de l’Ourapo et sa définition sur Wikipedia
    • Twentative d’épwisement d’un lieu parisien sur Twitter, par Thomas Baumgartner

M. J.

~

1 Perec a écrit plusieurs textes pour la radio qui ont été par la suite adaptés à l’ACR : Un diable dans la bibliothèque, de et d'après Georges Perec, par René Farabet avec Claude Piéplu, première diffusion le 15 mars 1992 ; Diminuendo (texte de Perec, musique de Bruno Gillet), Souvenirs d’un voyage à Thouars (partition graphique de Perec jouée par le GRM), pièces diffusés dans l’ACR du 4 avril 1982 consacré à Perec.
2 Georges Perec, “Brouillon inédit” cité par David Bellos, George Perec, une vie dans les mots, Seuil, 1994.
3 Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Editions Christian Bourgeois, 1975.
Vendredi 23 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Articles) - Communauté : Radio
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Dans la nuit du 24 au 25 octobre, nous passerons à l'heure d'hiver. Autrement dit, dimanche prochain, lorsque devraient sonner 3h du matin, les cinquante-neuf dernières minutes écoulées seront “effacées” puisqu'il sera à nouveau 2h !

Le duo Mobile Radio (Sarah Washington et Knut Aufermann), en résidence au festival Full Of Noises à Barrow en Angleterre, donne rendez-vous à 2h du matin (heure française, avant le changement d'heure) sur ResonanceFM et Herbstradio pour un moment de radio très spécial et littéralement éphémère.

Ils empruntent l'idée, très stimulante, de faire un direct radio pendant cette heure fantôme, à Frühstyxradio, un groupe comique allemand qui opérait sur une station commerciale dans les années 90 et profitait du créneau clandestin de passage à l'heure d'hiver pour réaliser ses émissions les plus culottées.

Jeudi 22 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Agenda) - Communauté : Radio
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Passionnés par le médium radiophonique, nous sommes tant que possible assidus à l'émission Mégahertz de France Culture. Ce samedi 24 octobre à 14h30, elle auscultera pour la première fois une radio associative toujours en activité : Radio Grenouille.

Née en 1981 à Marseille au sein d'un théâtre, déménagée depuis à la Friche Belle de Mai ~ l'une des premières friches culturelles françaises dont elle est un pilier majeur ~, Grenouille est bien la plus “grosse” des “petites radios” de France en termes de nombre de salariés et de diversité d'activités, qui sont même parfois non radiophoniques : événements publics, ateliers d'expression, studio d'essai.

Pour en parler, Joseph Confavreux recevra deux acteurs de la Grenouille d'aujourd'hui, Johanna Tzipkine, animatrice, et Jérôme Matéo, ancien directeur d'antenne toujours proche de la radio. Pour interroger l'histoire, on pourra mettre en balance cette émission avec les propos du fondateur de Radio Grenouille, Richard Martin, qui en 2008 en rappelait les idéaux créateurs au micro de L'Intempestive. Si après cela on est encore curieux, on pourra poursuivre avec le “Témoignage” de Christophe Deleu, documentariste mais aussi chercheur membre du Groupe de Recherche et d'Études sur la Radio. D'après son expérience de Grenouille par l'écoute puis l'observation sur place, Deleu tente une analyse critique de la radio, qu'il réalise à la demande de cette dernière dans le contexte du festival Engrenages 2008.

Mercredi 21 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Agenda) - Communauté : Radio
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Curieux hasard du calendrier, c'est après avoir écrit sur le Radio Day of European Cultures 2009 qui a eu lieu dimanche dernier (cf. notre article), que nous tombons sur ce document. Voici un film court tourné pendant le Radio Day 2007 dans la cabine de réalisation de l'Atelier de Création Radiophonique qui, déjà, participait à l'opération. Un programme ambitieux puisque en direct, fait très rare pour l'ACR.

Mardi 20 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Documents) - Communauté : Radio
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Le Prix Europa s'ouvre aujourd'hui à Berlin (lire notre post à ce sujet). Pour la quatrième fois, toujours sous l'impulsion de la Commission Européenne qui a tant besoin de communiquer, le Prix Europa lance l'opération de la Journée Radiophonique des Cultures Européennes au sein de l'Union Européenne de Radiodiffusion, c'est-à-dire l'ensemble des stations publiques d'Europe. Dimanche 18 octobre, des programmes spéciaux agrémenteront nombre de ces antennes sur le thème “Languages through microphones”, les langues à travers le micro. (Chez Radio France, c'est France Culture et l'ACR qui s'y collent.)

L'éditorial de cette Journée spéciale regrette que les langues ~ pourtant supports de culture ~ traversent peu les frontières. C'est vrai qu'on peut s'étonner que les collaborations entre radios publiques soient quasiment inexistantes. Et cependant, encore une fois, on n'assistera à aucun véritable travail mené conjointement, mais ce sera ça et là une série d'initiatives sympathiques, à savoir des concerts, jingles et autres jeux de langues que chaque station aura concoctés pour ses propres ouailles.

A contrario, depuis près de cinq ans et en toute discrétion, une quinzaine de radios libres travaille régulièrement ces mêmes problématiques au sein d'une émission hebdomadaire, Radia. Chaque semaine, tout le réseau diffuse un même programme provenant de l'un des membres, témoignage concret ou abstrait de sa culture d'origine via les bruits et les voix. Le réseau, qui a démarré à l'échelle européenne, continue de s'agrandir. Ces derniers temps, c'est une station de Nouvelle-Zélande et une deuxième du Canada anglophone qui ont rejoint le groupe. Nous vous conseillons d'aller jeter un œil au site de Radia et son historique sur Wikipedia. Pour savoir comment et où écouter Radia près de chez vous, vous pouvez consulter notre mode d'emploi.

Samedi 17 octobre 2009
- Par Syntone - Publié dans : (Notules) - Communauté : Radio
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• 26-28 novembre : Vers la Post-Radio (GRER), Paris ~ colloque [web]

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• 3-6 décembre : Longueur d'ondes, Brest ~ événement [web]

• 12-13 décembre : Festival de l'Écoute, Arles ~ événement [post]

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